Extrait long in « Les chaussures sales »

Le médecin a des yeux malsains, des tentacules poisseuses. Il me scrute, il me parle. De Michel et de « son cas », de sa faiblesse, de cette folie momentanée qui l’a conduit là, dans cet hôpital, au service des « suicidés ». De ce manque de courage devant la vie, devant une femme qui vous quitte. De cette bêtise à ne jamais commettre : se créer une idole. Il est intelligent, le médecin, tous les jours il côtoie des gens, des malades, des « suicidés ».

« Remarquez, ce sont les femmes surtout qui veulent quitter ce monde, partir, à cause d’une trahison, d’une déception sentimentale, les femmes ont plus souvent cette envie stupide de faire le don de soi que l’autre refuse... »

Il parle, le médecin, il développe ses théories, son cynisme, en termes médicaux, en statistiques. Pour les hommes, c’est différent, ce Michel par exemple, il est sûrement impuissant, quatre-vingt pour cent le sont ! Des faiblards, abandonnés par leur partenaire parce qu’ils n’ont pas su se montrer à la hauteur « sexuellement parlant ». Un coup d’oeil sur le pull blanc gonflé par les seins.
« Remarquez, je vous excuse car je comprends, une femme comme vous, si jolie, si sexy ! »

Je détourne le regard, je ne veux plus le voir, l’écouter. Je voudrais partir, mais avant je tiens à semer le doute, à détruire sa certitude – je me retourne, je l’observe à mon tour, je lui coupe les tentacules en lui livrant un secret qui ne s’inscrit pas dans ses schémas :

« Michel, c’est quelqu’un de très viril, une vraie bête sexuelle ! »

* * *

« Le bloc des suicidés. »

Je suis entrée lentement, je rasais les murs. Il y avait des femmes dans ce couloir, des ombres errantes aux visages vides. Des partantes qu’on avait arrêtées au dernier moment. Ce n’est pas encore ton tour, ma chérie, il faut attendre, il faut vivre encore, il faut se battre, un peu de courage ! Attendre. Elles étaient en état d’attente justement avec leurs cheveux en désordre et ces vêtements d’hôpital. Tristes à en mourir, tristes parce qu’elles ne sont pas mortes...

Et puis, je l’ai vu. Et puis, je l’ai remarqué parmi ces femmes, le seul homme, le seul mâle. Il avait tout perdu, même son sexe. En ce moment je l’aimais presque. J’ai crié : « Michel ! »

Il s’est retourné, il m’a reconnue, il s’est précipité à ma rencontre. Et avec lui, tout le monde m’a reconnue, la cause de son suicide : une femme brune, près de la fenêtre, jeune et belle, la salope, en bonne santé. Une traîtresse, un monstre sans coeur. Elles le pensaient toutes, les infirmières et les malades. Toutes, sauf lui, la victime, ma victime. Il courait à ma rencontre, un gosse abandonné par sa mère, un vieux singe en détresse. Ses bras paraissaient démesurément allongés, ses genoux tremblaient.Il courait, un sourire bizarre aux lèvres, un tic nerveux.

Quand il s’est arrêté devant moi, il haletait, il respirait à peine. Je lui ai dit : « Michel, il faut que je te parle, Michel, pardonne-moi, je ne suis qu’une salope, une dégueulasse... Il ne faut pas que tu m’aimes, Michel, pour l’amour de Dieu, hais-moi ! Michel... » Je ne savais plus quoi lui dire, je répétais bêtement son nom. Michel, mais je pensais Niels, Michel, mais je pensais à toi, à tes yeux bridés, cruels, couleur d’acier, au plaisir que me donne ton corps, Michel, mais tes mains tendres, jamais je ne pourrai m’en passer, Michel, mais ta bouche et ce tic maladif en face. « Michel, il faut que tu comprennes, je ne t’aime pas... Surtout pas ça, je ne mérite rien… »

Tout le monde nous regardait, les infirmières faisaient des commentaires, j’ai entendu le mot «salope » d’une manière distincte. Je voulais partir, me sauver, sortir, mais il me tenait, il s’était accroché à ma robe, et maintenant je n’osais plus bouger, plus marcher, au risque de le rendre encore plus lamentable. Parce qu’il avait tout perdu à cet instant dans ce couloir atroce de l’hôpital, son aspect humain, sa dignité. J’avais envie de le gifler, cette bête sans défense, ce débris humain, traînant sur les carreaux, embrassant ma robe, de lui crier : arrête ce cirque, lève-toi et marche, sois un homme, ne traîne pas par terre, couleuvre ! Un peu de courage... Mais c’est là que j’ai compris que je ressemblais à ce crétin de médecin, c’est là que je me suis mise à pleurer, à embrasser son visage enlaidi, ses yeux de chien battu, Michel mon enfant !

C’est là que je me suis demandée : c’est quoi l’amour exactement ? De la passion ou de la pitié ?

Extraits courts

Jeunes filles sur la route


Quand elle était debout et qu’elle l’avait regardée écrire, seule et blonde avec sa robe ridicule de vieille dame, une fleur pâle et fragile, Véra avait espéré s’introduire facilement, percer son secret et, qui sait, peut-être comprendre. (…) Sa bouche tremble quand elle dit à Aline qu’elle voudrait rester là, qu’elle voudrait partager ce banc avec elle.
« Comme ça, je suis restée. »
Il y a longtemps que j’ai abandonné les antisèches, que j’écoute son récit, que je l’observe d’un regard neuf et curieux.
« Mais tu as eu un coup de foudre pour cette fille, un vrai coup de foudre... »

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Les deux enterrements de la servante de Dieu Todora

Des années plus tard, chaque fois que je songerai à ma grand-mère, ce sera toujours le même tableau qui me reviendra à l’esprit, la même scène. Le pope, l’air misérable qui chante à côté de l’étoile rouge, et le filet, plein de légumes, par terre, près de lui.
« Et accepte, mon Dieu, dans ton royaume ta servante fidèle, Todora-a-a… »
« D’où mon frère a-t-il pu sortir ce pope ? » dit Sophia, nerveuse.
En plus, en présence du Secrétaire du Parti. Des regards foudroyants envers ce frère, ce fils, ce rebelle, le don de se mettre en disgrâce sous n’importe quel pouvoir. Ils ne l’impressionnent pas. Le coupable, l’ex-révolutionnaire, est complètement plongé dans la prière, il ponctue chacune des phrases du pope de signes de croix maladroits qu’il exécute de la main gauche.

Les chaussures sales

Deux bouches qui s’ouvrent, qui essayent d’emprisonner l’air et l’autre. Quatre mains qui escaladent l’unique corps et qui se heurtent à la Mort.
Je me fais douce et profonde, je voudrais l’aider, enfant, mon père m’avait emmenée voir comment on fait des vases. La glaise docile et malléable qui s’étire, humide terre, humide poussière vivante, inaltérable.
L’illusion que la roue va tourner toujours, mais déjà à travers la fente de mes yeux, l’aile d’un ange blessé, le rideau qui bouge.

Musique de chambre

Je me dis que ça a aussi ses bons côtés, dans les ruines je vais voir plus clair. Je pense à la poupée de mon enfance qui fermait les yeux quand on la couchait et disait « maman » une fois debout, oui, je pense à cette poupée et au trou que je lui ai fait avec mes ciseaux pour voir « comment ça marchait ». Je n’ai rien compris du tout, seulement le mécanisme s’est détraqué, mais je n’ai pas perdu l’espoir de percer, un jour, le mécanisme de l’amour. Je n’ai pas pu le faire dans la construction, qui sait, peut-être dans la destruction, dans le chaos.

Le sourire de ma mère

Les boutons de mon chemisier sautent autour de moi. De tout petits boutons blancs comme les dents de lait d’un enfant. Je suis dehors et dedans, l’Ange de la Mort chante dans ma poitrine qu’il caresse. (...) Son couteau à lui touche mes cuisses qui s’écartent toutes seules.
Une rose, je suis une rose noire qui s’ouvre à la chaleur de son corps. Là où il pose ses mains, c’est comme des marques de fer chauffé à blanc. Lui, c’est un animal qui marque son territoire. Et moi, qu’est-ce que je suis ? Le sentier, l’herbe, la fleur, la pierre ? L’oeil tracé au clou sur le mur? La plante carnivore qui guette et qui avale ? La volupté, la peur de la Mort ? Je lui dis : « Viens. » Viens en moi, tue-moi et après fais-moi un visage. J’ai perdu le mien au cours de la route, des correspondances, des faux départs.

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